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III. Le Trésor Perdu
Ce troisième point relève
plus de la chasse au trésor que de l'ésotérisme ou que
de l'iconographie religieuse, mais je me dois de le
signaler afin que le dossier puisse être refermé sans
oubli.
C'est à Maurice Jacob que
l'on doit l'histoire du trésor caché de l'abbaye de
Nesle. Ce dépôt ancien, puisqu'il remonte bien avant la
translation vers Villenauxe, attise encore les
convoitises : les preuves découvertes disparaissent
aussitôt leur divulgation ! On peut cependant se fier à
l'article paru dans la revue « Le Petit Troyen »,
année 1930, pages 282 à 286, duquel nous extrayons les
données de base nécessaires à toute prospection.
Cependant, l'article de M. Jacob pose plus de problèmes
qu'il n'apporte de réponses.
Nous avons découvert les
tribulations de la châsse et du portail, et pourtant
aucun érudit ne s'étonne de ne point trouver mention des
objets religieux, comme les ostensoirs enrichis de
pierres précieuses ou les crucifix en or et autres
pierreries. Si, comme l'affirme l'Histoire, l'abbaye fut
royale, la plus ancienne de la Champagne, ses trésors
devaient être tout aussi royaux et séculaires.
Deux rapports authentifient
l'existence d'un trésor caché même si, comme nous le
découvrirons, certains passages ne concordent pas tout à
fait.
Par M. Ozere, premier Juge
de Paix à Villenauxe à l'époque de la Révolution, nous
apprenons que « les religieux de Nesle, la dernière
fois que les Calvinistes dévastèrent la contrée (aux
environs de 1568), descendirent de la tour une cloche
d'argent et la remplirent de tout l'argent et vases
sacrés d'une richesse vraiment royale, et l'enfouirent
dans une pièce d'eau, près de l'abbaye, à quatre pieds
de profondeur. »
Sautons plusieurs décennies
et écoutons ce qu'a à nous dire M. Gérost, membre de la
Société Académique de l'Aube :
« J'apprends, en
1831, par le père Godot-Montchaussée, que pendant sa
jeunesse, il a travaillé (...), à la requête des
Bénédictins de Villenauxe, dans le jardin de leur ancien
monastère de Nesle pour découvrir le trésor de l'abbaye,
caché sous la porte des Champs, dans trois cloches du
monastère, sur les indications données par les moines
d'après un récit qui était entre leurs mains. Ils
étaient huit à fouiller et ont fouillé tout le terrain à
la gauche du ruisseau qui traverse le jardin (appelé le
terrain d'Allais), à trois pieds de profondeur. Ils
n'ont rien trouvé qu'une lame de plomb sans valeur
ni inscriptions. »
On peut relever rapidement
des contradictions importantes. La toute première, c'est
que le nombre des cloches a triplé; la seconde se
rapporte à la profondeur d'enfouissement - trois pieds
d'un côté et quatre de l'autre -, mais dans le fond d'un
cours d'eau. Enfin, nous trouvons le toponyme la clé
des Champs.
Ce dont nous sommes
certain, c'est que Des Guerrois vit, dans la tour et en
1632, cinq cloches que l'on va retrouver dans la tour de
Villenauxe. M. Jacob nous affirme même qu'on pouvait
lire sur l'une d'elles : « Je fus ici transportée du
fond de la vallée de Nesle avec quatre de mes compagnes
(1674) »
Nous avons maintenant un
nombre de cloches trop élevé, car si nous additionnons
toutes celles qui sont mentionnées, nous en trouvons
neuf, y compris celle en argent.
Tous les religieux, mais
aussi les paysans et les notables, ont toujours caché
leurs richesses chaque fois que celles-ci risquaient
d'être « gastées et pillées ». Les Bénédictins de
Nesle n'échappent pas à la règle et confirment la
déclaration Ozere. Ce qui est assez étrange, avouons-le,
c'est que le trésor de l'abbaye n'est nullement
mentionné, à notre connaissance, lors de la translation
Nesle-Villenauxe.
Autre casse-tête, cette
appellation particulière d'un lieu : La Porte des
Champs. Ce lieu existe bien, puisque nous le
retrouvons mentionné dans un acte passé devant Relis et
Parrel, notaires, en 1522 (M. Jacob, « Le Trésor
Caché de l'Abbaye de Nesle »).
On sait qu'il existait bien
deux étangs, l'un au Nord, l'autre au Midi. On sait
aussi que le ruisseau s'appelle La Noxe et qu'il
fut détourné lors de la construction de la ligne de
chemin de fer qui allait de la ville de
Romilly-sur-Seine à Château-Thierry. Les on-dit
rapportent que, à cette époque de grands travaux, on
voyait, dans les remblais et les tranchées, de nuit,
s'agiter des lanternes. Les habitants, à n'en point
douter, allaient inspecter les lieux à la recherche du
trésor.
«Le terrain Allais
existe également et le chercheur et curieux, s'il n'y
prend garde, dirigera ses pas vers Le Bois de la
Comtesse, à l'extrémité sud dudit terrain. Là, il y
trouvera un moulin, Le Moulin Barbotte. Mais il
lui apparaîtra bien vite que cette piste n'est pas la
bonne, aussi se rapprochera-t-il d'un autre moulin,
celui de l'abbaye, en amont du jardin abbatial, au pied
du coteau boisé qui borde La Noxe.
Cet endroit nous semble
être le lieu idéal pour dissimuler un trésor, car il
suffisait jadis de mettre le ruisseau de décharge hors
d'eau, à l'aide d'écluses, de déposer ou d'enfouir la
cloche d'argent dans le lit ainsi découvert, et de
laisser l'eau retrouver son lit primitif. Ne pas oublier
de laisser un repère visible de tous, intégré au décor
et pérenne.
Avec un bon plan cadastral
ancien, il devrait être possible de circonscrire une
zone de recherche. Il est probable que la solution
réside dans la traduction de l'appellation « Porte
des Champs ».
* * *
Note
Complémentaire
Analyse du rapport à la
Société Académique de l'Aube, sur un manuscrit de M.
Gérost, membre associé, par M. Lebrun-Dalbanne, membre
résident (Tome 22, 1858, pages 89 et suivantes).
« Messieurs,
Dans une de vos
précédentes séances, vous avez renvoyé à mon examen deux
communications de M. Gérost, de Villenauxe, membre
associé de la Société Académique de l'Aube, la première
intitulée : Extrait analytique de l'histoire de l'abbaye
de Nesle-la-Reposte et notice sur deux châsses de cette
abbaye, actuellement conservées dans l'église
paroissiale de Villenauxe-la-Grande. La seconde ayant
trait à la vente faite le 3 Février 1856 de la châsse de
Saint Alban, le plus remarquable de ces deux
reliquaires. »
Nous voyons, dans cette
première partie du discours, qu'il est fait mention de
deux reliquaires. Nous y reviendrons, bien entendu.
« Vous ne demandez pas
que je vous entretienne de la première partie du travail
de notre honorable collègue contenant les analyses
chronologiques et historiques de Nesle-la-Reposte parce
que vous les connaissez et que vous les avez remarquées
depuis longtemps dans : Le Voyage Archéologique de
l'Aube, où M. Gérost les a publiées sous le voile de
l'anonyme.
(...) La seconde partie
indique l'histoire des châsses et des reliques de
Nesle-la-Reposte et de Villenauxe. Malheureusement, au
lieu d'y trouver ce qui semble annoncer l'origine des
reliquaires... »
Il est bien évident que
nous voilà, à l'instar de l'examinateur, confronté à un
épineux problème, et nous allons voir que la suite est
toute aussi intrigante puisque le voile du silence
s'abattra sur elle, pour longtemps encore.
« ... pourquoi le même
reliquaire renferme les reliques si mêlées : la tête de
Saint Calixte, pape; un doigt de Saint Eloi; quatre
grands ossements de Saint Alban (...); une dent de Saint
Gengoul; un os de Saint André, apôtre; un bras de Saint
Théodulphe, une partie du bras droit de Saint
Jean-Baptiste; un osselet de Saint Gosselin; une jambe
de Saint Bavon; des reliques de Saint Etienne, de Saint
Laurent et de Saint Philippe, etc... etc... Je ne
rencontre que des procès-verbaux de visites,
d'ouvertures et de translations dont le plus ancien
remonte seulement à l'année 1671 et dont le dernier est
de 1819. »
Voilà bien qui nous
intrigue, car il s'agit ici plus d'une collection pieuse
que d'un amoncellement de reliques. Mais voyons la
suite. Nous savons qu'en 1671, Dom Amand Tribout et Dom
Médard Gillet, visiteurs de la communauté des
Bénédictins de Sainte-Vanne et de Saint-Hydulphe, du
diocèse de Verdun, font ouvrir la châsse de bois,
autrefois recouverte et ornée de lamelles d'argent et de
plaques de cuivre émaillées. Ils constatent la présence
des reliques et en règlent les solennités. Nous sommes
sans aucun doute en présence de la châsse dite de Saint
Alban.
De 1674 à 1789, nous
apprend cette étude, les deux châsses des Bénédictins de
Nesle reposent intactes dans l'église de Villenauxe.
1789 voit venir les
malheurs révolutionnaires et la quasi-destruction des
biens de l'église. Villenauxe n'échappe pas à la fureur
des Sans-culottes. L'église fut vendue, puis démolie en
1793. Quant aux reliquaires, ils furent relégués dans la
sacristie de l'église de Villenauxe, « comme des
monuments de la superstition et du fanatisme. »
« ... heureusement qu'un
digne citoyen, Michel Messageot, attaché à l'église de
Villenauxe, veillait sur les précieuses reliques
(...) il put les recueillir et, le 11 Septembre 1819,
Monseigneur de Boulogne, évêque de Troyes, rendait une
ordonnance constatant leur parfaite identité avec celles
énoncées dans le procès-verbal du 14 Septembre 1671.
»
Que savons-nous au juste de
ces reliques ? Etait-ce cet « amoncellement » ou
celles simplement de Saint Alban ? Et que sont devenues
les DEUX châsses dont il ne reste que celle actuellement
exposée ? Dans l'état de notre investigation, nous ne
pouvons nous prononcer. Y a-t-il eu confusion, mélange
de reliquaires, disparition de l'un ? ce qui ne rend pas
la tâche facile pour l'identification certaine de
l'autre au vu de l'état déplorable dans lequel il fut
retrouvé.
Y a-t-il dissimulation de
reliques, pourtant reconnues conformes au procès-verbal
antérieur ? Si oui, pourquoi ? Si non, où sont-elles ?
et seraient-elles devenues d'un intérêt mineur pour l'Eglise
? au point de les mettre au rebus et de les échanger
avec celles actuelles de Saint Bernard et de Saint
Malachie...
Etude à poursuivre, donc.
Daniel CASTILLE
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