|
II. Le Portail et la Reine de Saba
C'est Des Guerrois qui
parle le premier du portail. Sans lui, nous n'en
connaîtrions pas l'existence, bien que son analyse
n'offre rien de mystérieux et que la description qu'il
en donne pourrait alors convenir à de nombreux portails
en style gothique.
« Là, dit-il, est
un antique portail où est figurée en image l'adoration
du Dieu vivant es-siècles et les bienheureux vieillards
tenant leur fiole d'oraison avec d'autres histoires en
l'arcade dudit portail. »
La Destinée de ce portail
est une aventure aux multiples rebondissements. Elle
suivit, en partie, celle de la châsse de Saint Alban et,
comme celle-ci, le portail fut ravagé. La première
disparition est relatée dans l' « Histoire de
l'Abbaye de Nesle » de Dom Cadet. Lors du
déménagement de 1674, les Bénédictins démontèrent leur
portail. Le marché fut passé le 21 Août 1677 avec Pierre
Gendre, « maître-masson », pour transporter et
remonter ce portail à Villenauxe pour la somme de cent
livres.
Boitel, dans «
Recherches Historiques sur le Canton d'Esternay »,
nous apprend que l'église fut détruite en 1793 et que
les « statues si curieuses qui décoraient le portail
» furent employées à faire les degrés d'une cave
près de Lurey, entre Villenauxe et Romilly. Pour la
suite contemporaine de cette histoire, nous conseillons
la lecture du « Petit Troyen » 1925, pages 131 à
136, un article de M. Jacob intitulé : « Un Chapitre
de l'Histoire Artistique de Villenauxe. Autour d'un
Portail. »
Nous avons deux indices qui
nous permettent d'orienter notre recherche, qui sont
l'antique portail et les statues si curieuses. Pourquoi
les moines se seraient-ils encombrés d'un puzzle avant
la lettre de leur portail, à le faire transporter puis
remonter quelque temps plus tard, sachant que certaines
parties de l'abbaye ou de l'église en valaient autrement
la peine ? C'est donc que, pour ces moines bénédictins,
ce portail gothique avait une signification autrement
religieuse, sans doute proche du paganisme à défaut
d'une importance autre. Nous savons que les portails ne
sont que de vastes compositions à thème(s) qui ne
peuvent être comprises, souventes fois, que si nous
entrons dans la pensée herméneutique. On y voit
généralement un symbolisme moral ou cosmique, ainsi que
des scènes iconographiques austères, sensuelles, ou
d'une dépravation cocasse propres aux imagiers du Moyen
Âge.
Nous avons des
représentations de ce portail dans les travaux de Dom
Montfaucon ou de Mabillon (« Les Annales de l'Ordre
de Saint-Benoît »). C'est cependant Emile Mâle qui a
su le mieux définir les six personnages représentés («
L'Art Religieux du XIIème Siècle », page 397,
1922. Il écrit :
« ... en face de Saint
Pierre, Aaron ; en face de Salomon, la reine de Saba
reconnaissable à son pied d'oie ; en face de David,
Moïse portant les Tables de la Loi. »
Il est d'usage de
représenter ainsi le portail (mais aussi tous les autres
qui sont porteurs de statues-colonnes) :
Saint
Pierre*--------------------*Aaron
Salomon*
*Reine de Saba
David*
*Moïse
L'étude pourrait s'arrêter
ici, si ce n'était cet intrigant intérêt porté par les
moines à ce portail. Nous savons maintenant qu'il y
avait une statue-colonne représentant la reine de Saba,
affublée, et de façon visible, du pied d'oie ou pied
palmé. Il ne peut y avoir de confusion, la
représentation tirée du portail ne laisse aucun doute
sur la nature de ce pied palmé. D'autres
statues-colonnes représentant la reine de Saba existent
ou existèrent, comme la représentation au portail de la
cathédrale d'Angers (vers 1150-1160), où la reine de
Saba, qui ne possède visiblement pas le pied d'oie, a
cependant le geste caractéristique du relevé de la robe.
Rappelons brièvement la
légende : Salomon reçut la reine de Saba dans une pièce
pavée de cristal. La reine de Saba crut devoir franchir
une étendue d'eau et, pour cela, releva le bas de sa
robe, laissant apparaître un pied palmé, mais aussi,
beaucoup plus intéressant pour le chercheur de
l'étrange, une jambe velue.
Nous éviterons de rapporter
ce qui concerne la Sibylle, qui est (à mon avis)
abusivement assimilée à la reine de Saba, comme celle
que l'on peut voir représentée à la cathédrale du Mans
(avant 1158).
Il y eut, à
Saint-Pourçain-sur-Sioule (Allier), une représentation
de la reine de Saba avec son attribut palmé, mais là
encore la statue n'existe plus. Il n'en reste qu'une
description et quelques croquis dus à l'abbé Lebeuf,
dans son « Histoire de l'Académie Royale des
Inscriptions et des Belles Lettres », 1756, Tome
XXII, page 287.
Dans le « Bulletin
Monumental », Tome 142, 3ème trimestre 1984, à la
page 277, on peut lire, sous la plume de Michèle
Beaulieu :
« La reine de Saba est
la seule femme nommément désignée parmi les personnages
des ébrasemens, tantôt avec une quasi-certitude
lorsqu'elle est affublée, par confusion avec la légende
de la reine Pédauque, d'un monstrueux pied d'oie, tantôt
de façon conjecturelle quand elle voisine avec une
figure de Salomon ou lui fait pendant, tantôt de manière
absolument gratuite. »
On peut également lire,
page 278 :
« Une relation existe
aussi entre les femmes de l'Ancien Testament et les
reines de France, au sujet desquelles on évoque Sarah,
Rebecca, Rachel, Esther, Judith, Naomie ou la reine de
Saba. En définitive, il n'est pas question de revenir
aux identifications de Montfaucon, mais d'admettre que
la monarchie ait pu être évoquée à côté de la lignée
royale des ancêtres du Christ, avant que la liturgie du
Sacre ne suscite à Reims une galerie des rois de France,
au centre de laquelle figure le baptême de Clovis. »
Voilà une information
intéressante qui explique, en partie, les assimilations
abusives, controversées, faites par certains historiens
ou érudits de la para-Histoire pour justifier une
monarchie, non pas simplement de droit divin, mais
divine, c'est-à-dire dans la lignée christique.
Nous sommes, en ces temps
reculés, encore imprégnés de la culture celte et de sa
mythologie particulière. Il ne faut pas oublier que les
Bénédictins sont le maillon suivant et ultime de la
grande Tradition. Chez eux se sont réfugiés les fili,
ces bardes porteurs de la Connaissance. La grande
Mythologie est encore dans les mémoires, pas encore
déformée, et la fée des eaux, la proto-Mélusine, laisse
parfois des traces d'oie.
« L'Iconographie des
Saints » de L. Réau, nous livre le nom de Néomaye, à
laquelle les paysans offraient, en ex-voto, des rubans
verts. C'est encore là une facette étrange de cet
ésotérisme religieux qu'il nous faut éviter. En effet,
la couleur verte, sa radiation pour être clair, invite à
un étrange voyage que nous éviterons de faire dans cette
étude qui, par elle-même, va nous mener déjà trop loin,
car il faut avoir lu A. Chastel, et plus
particulièrement le Tome 1 de « Fables, Formes et
Figures » (1978), qui assimile, pour ne pas dire
égalise, Bilkis et la reine de Saba, autrement appelée
reine Pédauque. Ainsi, la Bilkis-saga ne serait autre
que la Salomo-saga, dans laquelle la reine de Saba est
une créature velue, connue des Juifs comme des Arabes.
Cette dernière remarque cadre parfaitement le sujet.
C'est une créature velue qui hante les ruines ou les
déserts, et donc très dangereuse. C'est en quelque sorte
la reine des Djinns, ces démons étranges issus d'un
autre monde. Mais il faut aussi rappeler, et nous
entrons alors dans la confusion éternelle et attendue,
que l'Evangile loue la reine du Midi, mélange de la
reine de Saba et de la Sulamite.
C'est ainsi que Salomon et
la reine de Saba sont rangés parmi les Paranymphi Sponsi
et Sponsae, et qu'ils vont apparaître, au premier Roman,
dans l'art des statues-colonnes.
Doit-on tout accepter ou
tout refuser ?
Doit-on oublier que Salomon
rencontra la Strige, ce démon femelle qui doit
ressembler à cette sphinge symbolique dans l'oeuvre de
Gustave Moreau (« Oedipe et le Sphinx », 1864),
qu'il fut remplacé, nous dit la légende, par le démon
Asmodée, et enfin qu'il faillit pactiser avec les
puissances des ténèbres. Cet Asmodée, n'est-il pas celui
dont se réclament les chercheurs de l'étrange, qui hante
les rues de Rennes-le-Château et qui perdit sa tête
qu'un égaré croyait porteuse d'une quelconque
signification, ou qu'un touriste emporta en souvenir ?
La réponse se trouvait
certainement sur le portail de Nesle-la-Resposte et dans
son déplacement.
a/s...
Daniel CASTILLE
|