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Chaque
région de France recèle, dans les profondeurs de son
paysage forestier, quelque curiosité locale oubliée des
édiles comme des touristes (ceux-ci ayant, parfois, le
mérite d'attirer l'attention des premiers). La sylvestre
et guerroyante Champagne de jadis est l'une de ces
contrées qui aujourd'hui n'offre plus grand-chose de son
passé, comme nous allons nous en rendre compte.
Nous
aurions pu intituler cette étude autrement, ce qui
aurait eu le mérite d'en faire découvrir les différents
chapitres - aussi marquerons-nous ceux-ci -, mais tout
d'abord un peu de toponymie.
Les
successeurs de Bernard de Clairvaux s'étaient implantés
dans de nombreux lieux retirés du monde et l'un de ces
endroits oubliés, dès l'époque moderne, est seulement
connu des érudits locaux sou le nom de Nigella
reposita vel abscondita et, pour les profanes, sous
l'appellation cartographique de Nesle la Reposte, non
loin de la petite ville de Villenauxe (Aube).
Ce
lieu retiré abritait l'abbaye masculine de l'Ordre de
Saint-Benoît fondée à l'époque mérovingienne et
rattachée au diocèse de Troyes. De l'église de Nesle,
jadis dédiée au Saint Patron de la France, Saint Martin,
nous viennent donc trois mystères : le premier relève du
mobilier, le second de l'architecture et le troisième de
l'iconographie des statues-colonnes.
Pour
appuyer notre disquisition, ouvrons le dictionnaire de
topographie à Marne (1871). On peut y lire : «
Monasterium quod vocatur Nigella quod est situm in pago
Mauripense, super fluvium Balbucia, constructum in
honore Beati Petri apostoli sen sanctae Mariae semper
virgini. » (841. Cart. de Nesle. F 1). Il n'est
point besoin d'exceller dans la langue pour en saisir le
sens. De Nesle, les toponymes abondent, un peu comme si
les hommes et les lieux cherchaient à se situer au-delà
d'un espace ou d'un temps. Nous trouvons, sans être
exhaustif, Neele (1226), Nigella abscondita (1301),
Neelle-la-Reposte (1306), Neesle (1524), Nesle-le-Repos
(1759), Nesle ou Fontaine de Nesle, Nigella abscondita
ou reposita (1784), etc... (« Courtalon », Tome
2, page 214). En 1781, Nesle-la-Reposte était compris
dans l'élection de Troyes et suivait la coutume de
Meaux. Pour ceux qui iraient trop vite, signalons qu'il
existe bien un Nesle-le-Repons, près de Dormans, qui
possède une étymologie toponymique parfois assez proche,
comme Nelle, Nesle (1549) ou Neele (1274).
Dans nos
propos, on relèvera le nom de Saint Malachie. C'est
effectivement le Malachie des prophéties, et le lien qui
unissait cet homme à Bernard de Clairvaux s'appelle
Etienne Harding. Mais ceci est déjà une autre histoire !
Cependant, tout à chacun,
de passage à Troyes, pourra y voir la châsse exposée
dans la salle du trésor de la cathédrale, qui renferme
les reliques de Saint Bernard et de son ami Malachie,
tous deux Bénédictins de la première heure. Pour tendre
notre trame, nous nous baserons essentiellement sur les
travaux de Mgr. André Marsat (« Le chef de Saint
Bernard et sa châsse. Richesse du trésor de la
cathédrale de Troyes », 1988) ; sur les divers
travaux d'érudits comme Chérest, Camuzat,
Lebrun-Dalbanne ou encore, beaucoup plus accessibles,
les travaux de Michèle Beaulieu (« Essai sur
l'iconographie des statues-colonnes... » dans «
Le Bulletin monumental » n° 142).
* * *
I. Les Reliquaires
C'est par l'incontournable
chanoine Des Guerrois, qui alla visiter l'abbaye des
Bénédictins, que l'on apprit que celle-ci remontait
probablement à Clovis et que l'édifice était déjà connu,
en 1632, pour être le plus ancien de la Champagne. Que
l'abbaye ait été fondée par Clovis et Sainte Clote
(Clotilde), son épouse, n'est plus à retenir depuis que
Gilbert Chérest l'a attribuée à Clovis le deuxième, fils
de Dagobert (Clovis II - 639-657). Cela n'en retire pas
pour autant son ancienneté et la fait donc contemporaine
de l'abbaye de Montier-la-Celle. Ce qui trompa Des
Guerrois fut, très certainement, la composition du
portail primitif de l'église de Nesle, sur lequel nous
reviendrons.
Il est dit que le mobilier
liturgique ne cédait en rien à la qualité
architecturale, en particulier la châsse de Saint Alban,
relique principale. Saint Alban était vénéré également
sous le nom de Blanchard, interprétation du latin
albanus, dérivé d'albus = blanc.
« L'iconographie de
l'Art Chrétien » de L. Réau (Tome III/I - 1958) nous
apprend qui fut Alban de Verulam, fêté le 22 Juin.
Albanus (en allemand, Albanus von England, et en anglais
Alban) fut un protomartyr de la Grande-Bretagne qui fut
décapité en 303 à Verulam, alors ville importante près
de Londres. C'est en 733 que le roi, Offra de Mercie,
fonda le monastère bénédictin sur les lieux du martyre
du Saint. C'est là l'origine de l'abbaye de Saint-Alban,
qui fut reconstruite en style normand par Paul de Caen
au XIème siècle.
La tradition rapporte les
nombreuses péripéties des reliques mais, en réalité,
nous dit Louis Réau, « celles-ci ne quittèrent jamais
l'Angleterre ».
Un doublet semble avoir
lieu en la personne de Saint Alban de Mayence et de
Namur, dont la fête tombe le 21 Juin, soit un jour avant
celle de notre protomartyr breton.
Les guerres de religion
ruinèrent l'abbaye et ses bâtiments. Quand Des Guerrois
visita à nouveau les lieux, il ne peut que constater les
affligeants dégâts et que, de l'église, il ne restait «
que les quatre murailles, sans couvertures ». La
châsse n'avait pas été épargnée. Il constata que les
têtes des statuettes avaient été arrachées et les lames
d'argent, ainsi que les pierreries, retirées.
En 1660, Jacques Hardy fit
appel aux Bénédictins de la Congrégation de Sainte-Vanne
et de Saint-Hydulphe pour reprendre possession des
bâtiments ruinés, afin de les restaurer. Devant
l'importance des ruines, les Bénédictins quittèrent
définitivement les lieux en 1674 pour aller s'établir à
Villenauxe. Ils y transportèrent le portail et la châsse
de Saint Alban.
1791. La Révolution. Tout
ce qui restait encore debout de l'ancienne abbaye est
profondément, irréversiblement ruiné. Les religieux sont
dispersés, les biens vendus. L'église est rasée. Du
portail, il ne reste plus rien. Quant à la châsse, sa
survie tient du miracle. On sait que « la châsse de
bois » était, le 14 Décembre 1671, au monastère de
Notre-Dame de Nesle, puis qu'en 1674, le 2 Septembre, le
reliquaire était dans l'église de Dival lorsque les
religieux émigrèrent à Villenauxe. Pendant la
Révolution, les reliques reposaient dans l'église
paroissiale. En 1838, Fichot nous apprend qu'il a vu et
dessiné la châsse pour « Le Voyage Archéologique et
Pittoresque dans le Département de l'Aube » de A. F.
Arnaud - 1837.
Malgré son état de total
abandon, délabrée et pillée, la châsse fut cependant
l'objet de convoitise de la part de beaucoup de
visiteurs. Le 29 Avril 1854, le président du Conseil
de Fabrique de la cathédrale de Troyes, l'abbé Coeur,
proposa la vente de la châsse. Le 14 Avril 1855, le
Conseil autorisa l'achat à hauteur de mille francs par
M. Lebrun-Dalbanne. Si l'affaire paraissait réglée, les
fabriciens de Villenauxe n'en tînrent guère compte. Le
16 Janvier 1856, le Conseil de Fabrique de Villenauxe
autorisa la vente aux brocanteurs, à plus de deux mille
francs. Le dimanche 3 Février, à la nuit, la châsse fut
déménagée clandestinement et vendue aux sieurs Carrière
et Bufaitille, brocanteurs parisiens. Il fallut
l'intervention d'un ministre, d'un évêque et de la
société Académique de l'Aube pour voir revenir la châsse
à Villenauxe, le 24 Avril 1856. Après une ultime
réclamation, il fut rendu ce qui restait des émaux et
des pierreries conservés par les brocanteurs. Il va sans
dire qu'on ne retrouva jamais ceux et celles qui furent
pillés par les visiteurs indélicats, tout le
temps que la châsse resta exposée dans l'église de
Villenauxe comme n'étant plus qu'une châsse délabrée et
peu digne d'intérêt... avant qu'elle ne soit découverte
par les brocanteurs.
Le 30 Juin 1856, grâce à la
promesse de subvention du ministre Fourtoul, d'un
montant de mille francs, pour moitié de la somme de
rachat de la châsse par la Fabrique de la cathédrale,
celle-ci allait, le 4 Février 1857, après une ultime
transaction à hauteur de deux mille francs par le
trésorier de la cathédrale, appartenir au trésor de
cette dernière.
La châsse de Saint Alban,
après restauration par Viollet-le-Duc, allait devenir
celle de Saint Bernard et de Saint Malachie.
Elle a la forme d'une
maisonnette de 103 cm de long, de 37 cm de large pour 56
cm de hauteur. Les deux versants vitrés laissent voir
les reliques.
700 ans d'aventures. La
châsse, bien que très différente du modèle originel, est
toujours là.
a/s...
Daniel CASTILLE
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